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Pour “la vie de l’unité”, les disciples de Chiara doivent faire “mourir” leur propre “je”, perdre leur propre identité… pour se “fondre” dans l’âme de Chiara, pour être une autre elle. Il ne s’agit pas-là d’unité mais d’uniformité!”.

Chiara Lubich film 🎥 sur Rai Uno ( 3 janvier 2021 )

Chiara Lubich est déjà sainte. Mais uniquement à la télé

Valerio Gigante

Extrait de: Adista Notizie n° 2 du 16/01/2021ROME-ADISTA.

Les mini-séries, les téléfilms sont désormais, depuis vingt ans au moins, des instruments de propagande très puissants. Ils sont réalisés à grands frais, leurs castings sont composés d’acteurs célèbres et très populaires pour exalter, jusqu’à l’apologétique, des figures qui contribuent à la formation d’une orientation politico-idéologique déterminée. Les sujets de ces productions cinématographiques sont certes d’importantes figures du passé, mais ils sont choisis parce qu’ils ont des liens forts avec la réalité contemporaine. Dans ce contexte, de très nombreux téléfilms ont été produits sur le thème religieux.

Tout a commencé avec “Francesco d’Assisi” (François d’Assise) (1966) de Liliana Cavani, premier film produit par la Rai dans le format en deux épisodes.

A suivi une multitude de productions à caractère religieux, souvent financées notamment par des sociétés de production privées, comme Lux Vide, créée en 1992 par l’ancien directeur général de la Rai, Ettore Bernabei, qui a dirigé la télévision d’État pendant des années, faisant le lien entre Fanfani (son mentor politique) et Moro.Au cours de ces années, on a vu se succéder sur les écrans des productions traitant un thème biblique (après la Rai, Mediaset a aussi commencé à en produire en quantité) ou liées à des figures religieuses et laïques, des hommes et des femmes engagés pour témoigner de leur foi, caractérisées par de fortes retombées dans la réalité séculière, en raison de leurs œuvres, de leur rayonnement, des mouvements, des ordres et des congrégations religieuses qu’ils ont fondés: saint Jean Bosco, Padre Pio, Mère Teresa, don Carlo Gnocchi, don Luigi di Liegro, don Zeno Saltini, Maria Goretti, Giuseppe Moscati, sœur Pascalina (secrétaire de Pie XII), don Pietro Pappagallo, etc. Sans compter les papes: ceux du XXe siècle ont presque tous fait l’objet d’une production télévisuelle qui en a magnifié l’œuvre, en particulier Jean-Paul II.

On peut aussi évoquer les événements liés à des miracles ou à des apparitions, comme “Lourdes”, une mini-série dont la diffusion remonte à 2000.L’accueil réservé à ces téléfilms est un des véritables phénomènes de la télévision italienne de ces dernières années, qui n’a pas d’équivalent de cette ampleur dans d’autres pays européens.

L’année 2021 a commencé sous le signe de Silvia “Chiara” Lubich, fondatrice du mouvement des Focolari, à qui la Rai a consacré un film, “Chiara Lubich, l’amore vince tutto” (Chiara Lubich, l’amour vainc tout), diffusé le 3 janvier sur Rai1, qui a atteint 23 % de part d’audience et a été vu par 5 641 000 téléspectateurs.Le film – visant à redorer l’image (à vrai dire, récemment un peu ternie) de Chiara Lubich (candidate de longue date à la canonisation) et de son mouvement très influent – a été produit par Rai Fiction et Eliseo multimedia, société dirigée par Luca Barbareschi, acteur et metteur en scène, ayant été membre des partis politiques Alleanza Nazionale et Futuro e Libertà. Son metteur en scène et co-scénariste, Giacomo Campiotti, a une longue expérience dans le domaine des films à caractère religieux (Philippe Neri, Giuseppe Moscati, Marie de Nazareth).

Le rôle de la protagoniste a été confié à Cristiana Capotondi. Le film se concentre sur les premières années de l’expérience spirituelle de Chiara Lubich, les années de la Seconde Guerre mondiale, s’arrête peu sur les années ultérieures et se termine par une allusion rapide à l’approbation du mouvement par Paul VI, en 1964.La décision de ne raconter que la naissance du mouvement est une manière d’éviter d’affronter les points critiques – encore irrésolus – liés à la structure qu’adopta le mouvement …. par une hiérarchisation très forte et un contrôle souvent obsessionnel des adhérents (par exemple, les “schemetti” que, pendant des décennies, les membres du mouvement ont été obligés à remplir tous les jours avec des informations minutieuses sur leur vie quotidienne, cf. Adista Notizie n. 28/20).

Mais cette décision permet aussi de projeter l’histoire de Chiara Lubich sur le plan du mythe, car historiquement distante et difficile à reconstruire rigoureusement (notamment en raison de l’absence de témoignages de “tiers”).L’hagiographie de Chiara Lubich signée par la Rai n’a pas échappé aux personnes ayant quitté le mouvement. Plusieurs d’entre elles ont écrit aux organes d’information pour se plaindre de la partialité et de l’esprit partisan du téléfilm.

Ces désaccords ont trouvé écho dans le quotidien Corriere della Sera, dans un article de Ferruccio Pinotti daté du 4 janvier, qui a cité des extraits de lettres parvenues à la rédaction dans lesquelles leurs auteurs se plaignent de la manière dont le film a totalement négligé les aspects problématiques de la pensée et de l’œuvre de Chiara Lubich, tout comme les problèmes de manipulation psychologique à l’intérieur du mouvement qu’elle a fondé et dirigé.

Silence total également sur les abus sexuels, sur lesquels le scandale qui a récemment éclaté au sein du mouvement des Focolari en France (une trentaine de victimes, des adolescents et enfants aujourd’hui d’âge mûr, ayant provoqué, jusqu’à présent, l’éloignement d’un membre consacré et la démission de deux co-responsables des Focolari en France et du co-responsable du Mouvement pour l’Europe occidentale) commence à faire la lumière. “La réalité du Mouvement de Chiara Lubich est une réalité complexe, superficielle et trompeuse”, écrit Maria Iarlori, qui vit aujourd’hui au Canada.

Dans la même veine, l’analyse de Monique van Heynsbergen, ancienne focolarine d’Amsterdam: “Une personne ne connaissant pas le Mouvement des Focolari pourrait être fortement marquée par ce film”. Mais il “ne montre pas comment le Mouvement, en se développant au cours des années suivantes, avait des règles et des directives sévères; pour “la vie de l’unité”, les disciples de Chiara (membres internes du Mouvement) doivent faire “mourir” leur propre “je”, perdre leur propre identité… pour se “fondre” dans l’âme de Chiara, pour être une autre elle.

Il ne s’agit pas-là d’unité mais d’uniformité!”. Un autre ancienne focolarine, Claudia Benvenuti de Rome, se concentre sur l’énorme battage publicitaire (pas seulement des spots, mais aussi des reportages à la télé, des interviews, des espaces consacrés à Chiara Lubich et au mouvement dans des émissions comme “A sua immagine”). “Il aurait été opportun,” écrit-elle, “de donner la parole également à d’anciens membres pour qu’ils puissent fournir leur version, mais le film aurait clairement été suivi par beaucoup moins de personnes et avec des yeux différents et plus attentifs”. Renata Patti, de Milan, rappelle quant à elle “un des suicides (ce n’est pas le seul) dus à plusieurs raisons et que les responsables du mouvement n’ont jamais affrontés”: “Le cas de Marisa Baù, focolarine originaire de la Vénétie active au centre de Montet (Suisse)”.Joachim Schwind, responsable de la communication du mouvement, essaie de répondre aux critiques :

“Une mère nous a appelés pour nous dire que, après avoir vu le film, son fils lui a dit qu’il ne sait pas s’il réussira à pardonner pour les souffrances et les abus qu’il a subis ou perçus. Les réactions et les avis de nombre de personnes qui ont quitté le mouvement sont importants pour nous, parce que, à part les abus sexuels en France, qui sont réels, on compte aussi une vingtaine d’autres cas dans le reste du monde. C’est la raison pour laquelle nous avons créé un organisme interne, chargé d’examiner les cas d’abus spirituels et d’abus de pouvoir. Si certaines personnes se sont senties maltraitées, il faut non seulement les comprendre et les écouter, mais également tenir compte de leurs critiques pour nous améliorer. Derrière chaque histoire personnelle, il y a une histoire profonde, leurs blessures constituent un enrichissement à prendre comme point de départ pour nous corriger. Nous devons être humbles dans notre autocritique».

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