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Le sacerdoce catholique par Benoît XVI

Face à la crise durable que traverse le sacerdoce depuis de nombreuses années, il m’a semblé nécessaire de remonter aux racines profondes du problème. J’avais commencé un travail de réflexion théologique, mais l’âge et une certaine lassitude m’avaient conduit à l’abandonner. Mes échanges avec le cardinal Robert Sarah m’ont donné la force de le reprendre et de le mener à terme. Au fondement de la situation grave dans laquelle se trouve aujourd’hui le sacerdoce, on trouve un défaut méthodologique dans la réception de l’Écriture comme Parole de Dieu. L’abandon de l’interprétation christologique de l’Ancien Testament a conduit de nombreux exégètes contemporains à une théologie déficiente du culte. Ils n’ont pas compris que Jésus, loin d’abolir le culte et l’adoration dus à Dieu, les a assumés et accomplis dans l’acte d’amour de son sacrifice. Certains en sont arrivés à récuser la nécessité d’un sacerdoce authentiquement cultuel dans la Nouvelle Alliance. Dans une première partie de mon étude, j’ai voulu mettre en lumière la structure exégétique fondamentale qui permet une juste théologie du sacerdoce. Dans une seconde partie, en appliquant cette herméneutique à l’étude de trois textes, j’ai explicité les exigences du culte en esprit et en vérité. L’acte cultuel passe désormais par une offrande de la totalité de sa vie dans l’amour. Le sacerdoce de Jésus-Christ nous fait entrer dans une vie qui consiste à devenir un avec lui et à renoncer à tout ce qui n’appartient qu’à nous. Tel est le fondement pour les prêtres de la nécessité du célibat mais aussi de la prière liturgique, de la méditation de la Parole de Dieu et du renoncement aux biens matériels. Je remercie le cher cardinal Sarah de m’avoir donné l’occasion de goûter à nouveau la saveur des textes de la Parole de Dieu qui ont guidé mes pas chaque jour de ma vie de prêtre.

Psaume 16, 5-6 : les paroles utilisées pour la réception dans l’état clérical avant le concile Je voudrais d’abord interpréter les paroles des versets 5 et 6 du psaume 16 qui, avant le concile Vatican II, étaient utilisées durant la cérémonie de tonsure qui marquait l’entrée dans le clergé. Ces paroles étaient prononcées par l’évêque, puis répétées par le candidat qui, de cette manière, était accueilli dans le clergé de l’Église : « Dominus pars hereditatis meae et calicis mei tu es qui restitues hereditatem meam mihi » : « Le Seigneur est ma part d’héritage et mon calice : ma vie est entre tes mains. La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage » (Ps 16, 5-6). De fait, le psaume exprime exactement, dans l’Ancien Testament, ce qu’il signifie désormais dans l’Église : l’acceptation dans la communauté sacerdotale. Ce passage rappelle que toutes les tribus d’Israël, de même que chaque famille, représentaient l’héritage de la promesse de Dieu à Abraham. Cela s’exprimait concrètement dans le fait que chaque famille obtenait en héritage une portion de la Terre promise, dont elle devenait propriétaire. La possession d’une partie de la Terre sainte donnait à chaque famille la certitude de participer à la promesse. Elle lui assurait concrètement sa subsistance. Chacun devait obtenir autant de terre qu’il en avait besoin pour vivre. L’histoire de Naboth (1 R 21, 1-29), qui refusa absolument de céder sa vigne au roi Achab, même si ce dernier se disait prêt à le dédommager entièrement, montre clairement l’importance de cette part concrète d’héritage. Pour Naboth, la vigne était plus qu’un précieux lopin de terre : c’était sa participation à la promesse de Dieu faite à Israël. Alors que chaque israélite disposait d’un terrain qui lui assurait le nécessaire pour vivre, la tribu de Lévi avait ceci de particulier : elle était l’unique tribu qui ne possédait pas de terre en héritage. Le lévite restait privé de terre et était donc dépourvu d’une subsistance immédiate issue de la terre. Il vivait seulement de Dieu et pour Dieu. En pratique, cela implique qu’il devait vivre, selon des normes précises, des offrandes sacrificielles qu’Israël réservait à Dieu. Cette figure vétérotestamentaire se réalise dans les prêtres de l’Église d’une manière nouvelle et plus profonde : ils doivent vivre seulement de Dieu et pour lui. Saint Paul explicite avec clarté ce que cela implique concrètement. L’apôtre vit de ce que les hommes lui donnent, parce que lui-même leur donne la Parole de Dieu qui est notre pain authentique et notre vraie vie. Dans l’Ancien Testament, les lévites renoncent à posséder une terre. Dans le Nouveau Testament, cette privation se transforme et se renouvelle : les prêtres, parce qu’ils sont radicalement consacrés à Dieu, renoncent au mariage et à la famille. L’Église a interprété le mot « clergé » dans ce sens. Entrer dans le clergé signifie renoncer à son propre centre de vie, et n’accepter que Dieu seul comme soutien et garant de sa propre vie. Le véritable fondement de la vie du prêtre, le sel de son existence, la terre de sa vie est Dieu lui-même. Le célibat, qui vaut pour les évêques dans toute l’Église orientale et occidentale et, selon une tradition qui remonte à une époque proche de celle des apôtres, pour les prêtres en général dans l’Église latine, ne peut être compris et vécu en définitive que sur ce fondement. J’avais longuement médité cette idée lors de la retraite que j’avais prêchée pour le carême 1983 devant Jean-Paul II et la Curie romaine : « Il est inutile d’aller très loin pour comprendre le psaume dans notre propre spiritualité. Ce qu’il y a de fondamental dans le sacerdoce, c’est une situation similaire à celle du lévite, ne disposant pas d’une terre, mais projeté en Dieu.

Le récit de la vocation dans Lc 5, 1-11 se termine par ces paroles : “Ils laissèrent tout et le suivirent” (Lc 5, 11). Sans le renoncement aux biens matériels, il ne saurait y avoir de sacerdoce. L’appel à suivre Jésus n’est pas possible sans ce signe de liberté et de renoncement à tous les compromis. Je crois que le célibat comporte une grande signification en tant qu’abandon d’un possible domaine terrestre et d’un cercle de vie familiale ; le célibat devient même vraiment indispensable pour que notre démarche vers Dieu puisse demeurer le fondement de notre vie et s’exprimer concrètement. Cela signifie, bien entendu, que le célibat doit pénétrer de ses exigences toutes les attitudes de l’existence. Il ne saurait atteindre sa pleine signification si nous nous conformions aux règles de la propriété et aux attitudes de vie communément pratiquées aujourd’hui. Il ne saurait y avoir de stabilité si nous ne mettions pas notre union à Dieu au centre de notre vie. « Tout autant que le psaume 119, le psaume 16 rappelle avec vigueur la nécessité d’une méditation par laquelle nous ferons vraiment nôtre la Parole de Dieu, d’une méditation qui seule peut nous donner de demeurer dans cette Parole. L’aspect communautaire de la piété liturgique est nécessairement lié à la méditation. Cet aspect se fait jour lorsque le psaume 16 parle du Seigneur en l’appelant “mon calice” (v. 5). Dans le langage habituel de l’Ancien Testament, cette expression renvoie soit à la coupe festive qu’on se passait de main en main lors du repas cultuel, soit à la coupe fatale, le calice de la colère ou du salut. Quand il prie, le prêtre du Nouveau Testament peut tout particulièrement y reconnaître le calice par lequel le Seigneur est devenu notre ami au sens le plus profond ; c’est le Calice de l’Eucharistie auquel le Seigneur a lui-même part, en tant qu’il est notre vie. La vie sacerdotale en présence de Dieu se concrétise ainsi de manière existentielle grâce au mystère eucharistique. Comprise en son sens le plus profond, l’Eucharistie est notre terre, elle est devenue notre part, celle dont nous pouvons dire (v. 6) : le sort m’a attribué un enclos de délices et mon héritage est magnifique8. » Je garde vivant dans ma mémoire le souvenir du jour où, la veille de la réception de la tonsure, je méditais ce verset du psaume 16. J’ai brusquement compris ce que le Seigneur attendait de moi à ce moment : il voulait disposer entièrement de ma vie et, en même temps, il se confiait entièrement à moi. Ainsi, j’ai pu considérer que les paroles de ce psaume s’appliquaient à toute ma destinée : « Le Seigneur est ma part d’héritage et mon calice : ma vie est entre tes mains. La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage » (Ps 16, 5-6).

Jean 17, 17 : la prière sacerdotale de Jésus, interprétation de l’ordination sacerdotale Pour terminer, je voudrais réfléchir encore un instant sur quelques paroles extraites de la prière sacerdotale de Jésus (Jn 17), qui, la veille de mon ordination sacerdotale, se sont particulièrement imprimées dans mon cœur. Tandis que les synoptiques rapportent essentiellement la prédication de Jésus en Galilée, Jean – qui semble avoir eu des relations de parenté avec l’aristocratie du Temple – relate principalement l’annonce de Jésus à Jérusalem et évoque des questions concernant le Temple et le culte. Dans ce contexte, la prière sacerdotale de Jésus acquiert une importance particulière. Je n’ai pas l’intention de répéter ici les divers éléments que j’ai analysés dans le deuxième volume de mon livre sur Jésus11. Je voudrais seulement me limiter aux versets 17 et 18, qui m’ont particulièrement frappé à la veille de mon ordination sacerdotale. En voici la teneur : « Consacre-les [sanctifie-les] dans la vérité. Ta Parole est vérité. Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. » Le mot « saint » exprime la nature particulière de Dieu. Lui seul est le Saint. L’homme devient saint dans la mesure où il commence à être avec Dieu.

Être avec Dieu, c’est écarter ce qui est seulement le moi et devenir un avec le tout de la volonté de Dieu. Cependant, cette libération du moi peut se révéler très douloureuse, et n’est jamais accomplie une fois pour toutes. Toutefois, par le terme « sanctifie », on peut aussi comprendre de manière très concrète l’ordination sacerdotale, au sens où elle implique que le Dieu vivant revendique radicalement un homme pour le faire entrer à son service. Quand le texte dit : « Consacre-les [sanctifie-les] dans la vérité », le Seigneur prie le Père d’inclure les Douze dans sa mission, de les ordonner prêtres. « Consacre-les [sanctifie-les] dans la vérité. » Ici, il semble aussi qu’on veuille indiquer discrètement le rite de l’ordination sacerdotale dans l’Ancien Testament : l’ordinand était en effet physiquement purifié par un lavage complet avant de revêtir les vêtements sacrés. Ces deux éléments considérés ensemble signifient que, de cette manière, l’envoyé devient un homme nouveau. Mais ce qui est une figure symbolique dans le rituel de l’Ancien Testament devient une réalité dans la prière de Jésus. Le seul lavage qui puisse réellement purifier les hommes, c’est la vérité, c’est le Christ lui-même. Et il est aussi le nouveau vêtement auquel fait allusion la vêture extérieure cultuelle. « Consacre-les [sanctifie-les] dans la vérité. » Cela signifie : immerge-les complètement en Jésus-Christ afin que se vérifie pour eux ce que Paul a indiqué comme l’expérience fondamentale de son apostolat : « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Ainsi, en cette veille de mon ordination, il s’est imprimé profondément en mon âme ce que signifie le fait d’être ordonné prêtre, au-delà de tous les aspects cérémoniels : cela signifie que nous devons sans cesse être purifiés et envahis par le Christ pour que ce soit Lui qui parle et agisse en nous, et toujours moins nous-mêmes. Il m’est apparu clairement que ce processus qui consiste à devenir un avec lui et à renoncer à ce qui n’appartient qu’à nous dure toute la vie et inclut sans cesse des libérations et des renouveaux douloureux. En ce sens, les paroles de Jean 17, 17 m’ont indiqué le chemin que j’ai parcouru tout au long de ma vie.

Benoît XVI Cité du Vatican, monastère Mater Ecclesiae, le 17 septembre 2019

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