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J’ai osé publier ma petite histoire, non pas pour dénoncer des personnes, mais parce que des victimes m’ont dit, et mes confrères le font, qu’elles peuvent retrouver l’image du prêtre qui a été comme brisée. Et je crois, d’après le nombreux messages reçus, que ce but a été sans doute atteint.

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Ma petite histoire s’adresse en premier lieu aux victimes. Aux victimes et à ceux qui se sentent blessés dans leur rapport à l’Eglise. Je ne souhaite nullement régler mes comptes, balancer des noms ou dénoncer des personnes. Je prends ma plume afin de tenter de donner un peu d’espérance et pour dire que, prêtre de l’Eglise catholique, je porte la blessure des victimes dans mon coeur, en permanence.

J’ai grandi dans une famille profondément catholique. Ne dit-on pas que la famille est une cellule d’Eglise ? un foyer de tendresse ? la plus petite unité de l’Eglise ? Dans cette famille, j’ai appris à suivre ma conscience, cette petite voix intérieure comme un guide vers la vérité tout entière.

Lorsque je suis devenu prêtre, je savais que l’Eglise était sainte. A genoux, j’ai déposé avec confiance mes mains dans celles de mon évêque, en promettant respect et obéissance. Après dix-sept ans de ministère, je ne les ai jamais retirées. Cela n’a pas empêché d’avoir eu l’impression qu’elles ont été comme transpercées.

Peu après mon ordination sacerdotale, j’ai reçu les premières confidences de personnes abusées par des prêtres. Je me réfugiais derrière les statistiques : le pourcentage des prêtres pédophiles est extrêmement bas… Comme je le pense toujours, c’est le plus beau “métier” du monde.

Peu à peu, des personnes ont continué de me parler de victimes. Le scandale de la pédophilie a d’abord éclaté aux USA. Je savais que Saint Jean Paul II avait pleuré et demandé pardon. Cela me suffisait.

Depuis le diaconat, la souffrance des autres me touche en plein cœur. Et une avalanche de confidences envahissait peu à peu ma vie. L’habit ne fait pas le moine a dit William Shakespeare. Pourtant, en portant le col romain, j’ai tout de suite remarqué combien les gens venaient se confier facilement.

Mon diocèse a connu un tsunami médiatique. Mon évêque avait toute ma confiance. Auparavant, il m’avait demandé d’organiser une journée avec mes confrères prêtres. Il voulait soulager son cœur, en nous prévenant de façon voilée, qu’une tempête allait arriver.
A la fin d’un séminaire de trois jours à l’Université, mon évêque m’appelle au téléphone : « Dominique, tout va exploser, je suis inquiet ». Aussitôt, je lui propose mon aide. Il m’invite à me rendre immédiatement à l’évêché, par la petite porte, pour ne pas déranger les sœurs.

Comme un fils se confie à son père, je lui raconte tout. Je connais des victimes et lui donne tous les détails. Il me demande de déposer cela auprès d’un autre prêtre. Je lui réponds : « désolé Monseigneur, je ne peux pas, je n’ai pas confiance ». Je le sens très contrarié. Nous cherchons ensemble une solution. Je lui écris une lettre confidentielle. Connaissant le Motu Proprio de Saint Jean Paul II, signé par Joseph Ratzinger, je sais que la Congrégation pour la doctrine de la foi est souveraine pour les abus de prêtres pédophiles. En accord avec mon évêque, un double de cette lettre part par la nonciature à Rome. Le secrétaire du nonce m’avait recommandé cette démarche.

Malheureusement, cette missive n’est pas restée pas secrète : elle a été lue par des tiers dans mon diocèse. A partir de ce moment, j’ai commencé à éprouver un grand stress. Jamais je n’avais connu cela. Je me sentais harcelé.

Je m’en suis ouvert à une victime médiatisée chez nous. Il m’a dit qu’une juge d’instruction civile enquêtait avec sérieux et compétence. Je fus convoqué par la justice comme témoin qualifié. Ma conscience était prête. J’ai pu la soulager lors de l’audition, face à la juge et deux autres personnes. Par la suite, cette femme de loi me signifia que mes révélations étaient totalement exactes, à 100% vraies et avérées.

Si ma conscience était sereine et tranquille, mon esprit était de plus en plus agité. Le harcèlement était intense. Quelques jours après mon passage devant la justice, j’ai reçu un appel téléphonique. On me demandait d’aller voir un psychiatre, car j’étais “précieux”( ironie et hypocrisie complètes )

Puis, à la demande d’autorités ecclésiastiques, je fus poussé à m’absenter de la paroisse durant deux semaines. Je pouvais aller dans un couvent en Suisse allemande. Je choisis d’aller à Rome pour rencontrer Benoît XVI lors de l’audience du mercredi. J’ai pu lui serrer la main.

A mon retour, deux paroissiennes vinrent discrètement me trouver : « monsieur l’abbé, êtes-vous concerné par la pédophilie ? ». J’étais totalement choqué, éberlué ! La rumeur tue. Les paroissiens n’avaient reçu aucune information sur les raisons de mon congé. Pourtant, cela était prévu par ces mêmes autorités ecclésiastiques ! Avec calme et sérénité, j’ai réussi à rétablir la vérité. Pourtant, les bruits couraient parmi les fidèles. Une conseillère de paroisse prit fermement ma défense. Alors que les médias ne parlaient que de ces scandales, on cherchait à me salir parce que j’avais parlé.

Je reçus le conseil, même l’ordre, de quitter le diocèse. Je devais me taire et j’entendis clairement ces mots : « tais-toi, mais tais-toi ! ». « Pourquoi es-tu allé voir la justice civile ? ». En réalité c’était la juge qui était venue me solliciter, sur recommandation d’une victime.

Je demandai de partir suivre des études de communication. J’ai reçu un premier blanc-seing pour partir à Rome réaliser mon projet. Pendant ce temps, je me confiai imprudemment à un ami curé, lui soufflant qu’une affaire pouvait sortir dans deux ou trois jours dans la presse.

Je reçus un message téléphonique, un soir, à 22h, sur mon répondeur : « Dominique, tout est remis en question ! Tu es tombé dans la calomnie. Tu iras au Canada ». J’étais bouleversé. A cette époque, mes parents et ma sœur étaient venus vivre avec moi pour me soutenir. Par la suite, on me fit des propositions pour aller au Portugal, puis en Allemagne. On me disait : « tu dois aller te soigner, oui ! ». La stratégie consistait à me disqualifier, en me faisait passer pour fou.

Par chance, je pus rencontrer à nouveau mon évêque. Je lui signifiai que je n’en pouvais plus, que je portais une tonne sur les épaules, que je pouvais craquer. Il m’invita à renoncer aux études en communication. A force d’insister, mon évêque m’invita à déposer par écrit ce que je ressentais. Trois jours plus tard, la réponse définitive tomba. Je pouvais partir à Rome mais avec des conditions bien précises, pas toutes acceptables. Lors d’une rencontre avec un ecclésiastique, j’ai eu deux minutes pour les signer.

Accablé de stress et de fatigue par ces intrigues successives, on me signifia de me mettre en arrêt maladie. Je partis me reposer un peu en Allemagne, afin de souffler et d’occuper mon esprit en apprenant l’allemand. Je voulais faire face et tenir bon. A mon retour, les autorités ecclésiastiques me supprimèrent un mois de salaire. Jamais je n’avais connu ce sentiment d’agression, de harcèlement. Mais si pression m’agitait en surface, intérieurement, j’étais calme. En paix.

Je ressentais une profonde solitude. Ma famille me soutenait mais non sans coups durs. Un soir, nous avons connu la pire dispute familiale. Mon père m’appela au téléphone et me dit : « Dominique, tu ne crois pas que tu es en train de tout confondre ? ». Ce fut la goutte d’eau. Je rendis le téléphone à ma sœur qui exhorta mon père : « Je connais mon frère. Téléphone à l’abbé M. et rappelle-moi ensuite.» Quelques minutes suffirent. La tension était à son paroxysme. Papa rappela et admit: « c’est bon, j’ai compris. Nous allons venir pour nous soutenir ».

A cette époque, j’entendais les paroles de Benoît XVI dans les médias sur la “tolérance zéro”. Et cela correspondait exactement avec ce que je pensais. C’était l’écho de ma conscience. J’en éprouvais une douce consolation, bienfaisante et légère. Les propos limpides et clairs de l’ancien Cardinal Ratzinger, devenu Pape Benoît XVI étaient forts, intelligents, adroits et précis. Je pouvais enfin apaiser mon esprit. Je n’étais pas fou.

A Rome, j’ai pu ouvrir mon cœur, à des prêtres, à des évêques. Un prêtre sage et prudent me dit : « tu sais, l’Eglise cela marche et fonctionne ». J’avais pourtant des très gros doutes.

A l’époque, je tenais un blog. Je voulais répondre à l’invitation de l’Eglise à être présent sur internet. Dans un billet, je manquai effectivement de prudence. Je serai convoqué séance tenante par ces fameuses autorités. Je pris l’avion pour une rencontre. J’étais seul face à trois personnes. La phrase fut sèche, sonnante et directe : « Ta dernière année d’études est compromise. Tu peux continuer à une seule condition : faire une expertise psychiatrique chez un médecin désigné ». Ce fut comme un coup de poignard dans le dos. Une fois encore, je sentais qu’on voulait me discréditer.

De retour à Rome, je pris rapidement rendez-vous avec un docteur. Je passai des tests, des examens, des entretiens… Parallèlement, je devais prévoir un stage aux USA, à EWTN. A ma grande stupeur, alors que j’étais à Chicago, l’attestation psychiatrique fut refusée par mes autorités. Le temps écoulé était soi-disant trop bref. Le stage tomba à l’eau. Heureusement, la paroisse de Springfield dans l’Illinois était heureuse de m’accueilir. Je pus rester non pas deux mois comme prévu, mais trois. Il était apaisant de se sentir le bienvenu !

Outre Atlantique, le décalage horaire est de sept heures. Un matin je me lève et apprend le décès de mon évêque. A la radio, j’entends que ses dernières paroles ont été : « il me reste la foi, l’espérance et la charité ! ». J’éprouvai le besoin d’aller me confesser. Depuis que j’avais survolé l’océan, je priais Sainte Faustine, patronne de la Miséricorde : « donne-moi un petit signe, celui que tu veux, je ne demande rien, un petit signe qui m’indique que je vis du pardon. Je suis blessé ». Le même jour, j’allais me confesser. Si j’avais pu blesser injustement, involontairement, je m’en excusais. Le prêtre me donna comme pénitence de prier pour des actes de foi, d’espérance et de charité. 

J’avais été exaucé. Les mots de mon évêque rejoignirent ma prière alors que notre dernière rencontre m’avait laissé une blessure. La Miséricorde et le Pardon pouvaient entrer dans ma vie.

Je fis une contre-expertise psychiatrique qui confirma la première : j’étais normal, mais pas sans défauts ! Je sentais que je ne pouvais pas encore rentrer chez moi. D’un commun accord, je partis aux USA pour deux ans, dans le diocèse américain qui m’avait si bien accueilli.

Mon père était très affecté par mon histoire. Il ne réussissait même pas à en parler. Lors d’une consultation médicale, le médecin lui avait demandé : « votre fils est prêtre, mais où est-il? » – Il avait répondu : « aux USA ! ». Il était blessé, car il ne pouvait rien dire sur les raisons de mon éloignement. Un mois après mon départ, j’appris son décès. Quelques jours plus tard, je me retrouvai devant le cercueil de mon père, avec ma mère et ma sœur. Je ne comprenais plus rien. La nuit était totale.

Or, avec le recul, depuis ce moment précis, la situation a commencé à s’éclaircir peu à peu.

Parmi les écrits de mon père, j’ai découvert un petit mot. Il offrait à Dieu, sa petitesse, un peu comme la petite Thérèse de Lisieux : « une offrande de moi-même à Dieu, pour la Suisse, pour le diocèse, pour les habitants de l’immeuble ». Dieu l’a pris au mot.

J’appris aussi qu’après sa dernière confession, il avait confié au prêtre son souci à propos de la nomination d’un nouvel évêque. Ma maman me dit que lors de son coucher, il lui avait confié : « tout ira bien pour Dominique, lorsqu’un évêque sera là ». J’appris plus tard qu’un jour après l’enterrement de papa, la congrégation pour les évêques avait convoqué le nouvel élu.

A Rome, j’avais aussi écrit une lettre à Benoît XVI, pour lui raconter mes doutes. Un prêtre, de la secrétairerie d’Etat me demanda de voir la lettre : la réponse écrite du Pape signalait qu’il avait pris connaissance de mes préoccupations. Réponse de mon ami : « cela veut dire qu’il ne l’a pas lue. C’est une réponse standard ! » Je repris à nouveau ma plume pour écrire la même chose et en prenant soin de la remettre cette fois entre bonnes mains. Je savais que le secrétaire de Benoît XVI avait pris cette lettre. Cette fois, Benoît XVI la lirait ! Je suis resté dans l’Eglise catholique grâce à Joseph Ratzinger. Sa devise : « coopérateur de la vérité ».

Le supérieur de la communauté Saint Jean dit un jour à KTO : « Joseph Ratzinger parle de l’Eglise comme du mystère de la lune. Plus nous nous approchons, plus nous voyons les failles, les cassures, les trous, les impacts. Pourtant, la lune continue de réfracter la lumière du soleil, elle éclaire la nuit ». Les misères humaines, les vallées obscures de l’omerta clérical peuvent rester comme des zones d’ombres. Mais la lune continue de recevoir la lumière du soleil. Lorsqu’une personne tombe dans un trou obscur, cela semble sans issue.

Lorsque j’entends la radio, que je lis la presse écrite, que je regarde la télévision, ou consulte Internet, je suis toujours touché par les victimes. Je les comprends par osmose. Au fond, si un piéton se fait écraser par un bus, le premier jaillissement du cœur n’est-il pas pour la victimes, le blessé ? Est-ce que la compagnie de car va accuser les autres d’avoir fait plus de tués sur la route ? Evidemment non ! Certains secteurs de l’Eglise agissent pourtant ainsi, par défense, comme si l’Eglise était attaquée par les victimes. La seule réalité dont les chrétiens ne doivent pas avoir peur est bel et bien la vérité. Elle rend libre. Le mensonge, la négation des abus, la protection et la défense de l’institution tuent la foi.  

Je continue parfois d’entendre quelques victimes. Il m’arrive de pleurer après coup. J’ai pris des coups, alors je comprends un peu leur calvaire. 

J’ai appris que Dieu préfère ceux qui cherchent plutôt la vérité que Dieu, car il est le Chemin, la Vérité et la Vie.

Que veulent les victimes? Pas nécessairement qu’on leur parle de la foi, de l’espérance et la charité, car les abus peuvent les avoir anéanties. Elles veulent d’abord rencontrer une humanité, un cœur compatissant, elles désirent la justice et la vérité, la compassion et la compréhension, la reconnaissance. Elles doivent impérativement être reconnues comme des victimes. Je les remercie pour leur confiance, car sans elles, je n’aurais pas compris.

Don Dom

Abbé Dominique Fabien Rimaz

Article 24 Heures par Camille Krafft

Je voudrais remercier toutes celles et ceux qui m’ont envoyé des messages de remerciements ( mails, sms, ou oralement ) pour le soutien accordé aux victimes de crimes pédophiles. J’en ai reçu beaucoup, beaucoup ! Merci à Camille Krafft. 

En fait, tout vient de Dieu et des victimes. Si cet article ne leur rendait pas justice, j’aurais manqué mon but. L’honneur revient à Dieu qui est Le Sauveur. 

L’omerta et la mafia cléricale ont été touchées, mais hélas pas encore vaincues. Il reste un immense chantier, mondial. 

Ici à Fribourg, notre évêque Mgr Charles Morerod est à la hauteur du choc provoqué par ce tsunami, très douloureux, mais finalement salutaire. 

La corruption interne doit être combattue. Depuis 2012, il a pris la mesure du drame que nous vivons. Les victimes ont souffert plus que quiconque. 

Il reste encore beaucoup à faire pour aider les victimes. Elles souffrent des conséquences de ces actes abjects, par des blessures psychologiques et somatiques. 

Rendons grâce à Dieu pour son Église et demandons Jésus et à la Vierge Marie d’avoir la force et le courage d’engendrer une nouvelle culture, une autre mentalité sacerdotale. 

Le cléricalisme doit être éradiqué. Sa fumée mortifère ne doit plus jamais atteindre nos raisonnements, nos esprits. 

Les prophéties de Fatima continuent de guider le Saint-Père. Avec son vêtement blanc, il souffre avec et pour les victimes qui marchent vers la grande croix. 

Ensemble répondons à l’appel de l’Esprit Saint, la vocation universelle à la sainteté. 

Soyons unis pour être pleinement humains, en détectant les pensées manipulatrices, signes d’un premier déséquilibre qui glisse vers les abus de pouvoir. Tout abus sexuel commence par là. Après la pente glissante semble accessible, sans fin. 

Implorons la Miséricorde. Que Marie atteigne et frappe l’antique serpent 🐍 à la tête. Humilité et humanité. Pécheurs nous le sommes tous, corrompus ? Plutôt mourir. 

Tolérance zéro et plus jamais ça !

Et merci à ma sœur, sans elle je n’aurais pas tenu bon pour suivre ma conscience.


24 Heures

Son sourire bonhomme est connu, l’abbé Rimaz est souvent passé à la télévision, et pour cause: c’est un communicant. En photo, on a pu le voir descendre d’un avion de chasse avec Claude Nicollier ou, plus récemment, sauter en parapente au-dessus du château de Chillon. Plus que tout, quand il sera au ciel, l’abbé rêve de voler. Mais ce prêtre en col romain, qui défend le pape avec ardeur tout en alignant les blagues potaches sur les réseaux sociaux, n’a pas la tête dans les nuages. Ces derniers mois, on l’a entendu également prendre position à la radio sur les affaires de prêtres abuseurs avec des termes très durs, comme «omerta» ou «mafia».

Il y a une semaine, la Conférence des évêques suisses annonçait avoir décidé l’obligation absolue pour les responsables ecclésiaux de dénoncer les cas d’abus sexuels à la justice civile. Dans le petit bureau de sa cure sise au cœur du Schönberg, à Fribourg, Dominique Rimaz précise d’emblée: «C’est exactement la démarche que j’ai entreprise il y a dix ans. C’était un devoir. Sinon, j’aurais fait quoi avec ma conscience?» Sur Facebook, en août, l’abbé a raconté pour la première fois sa «petite histoire» (lire encadré) : celle du conflit de loyauté qui l’a saisi, lorsqu’en 2008 il a dénoncé des prêtres soupçonnés d’abus à l’évêché de Lausanne, Genève et Fribourg, puis à la justice civile. Il souligne: «J’ai rédigé ce récit pour donner un peu d’espérance aux victimes. Pas pour régler des comptes.»

Né à Neuchâtel d’un père fribourgeois et d’une mère italienne, l’homme a voulu devenir pilote, puis journaliste, avant d’être «rattrapé» par sa vocation, à l’âge de 25 ans. Au séminaire, la question des abus est abordée, mais «c’était théorique. On nous répétait surtout que la plupart des attouchements avaient lieu au sein des familles.»

Seulement voilà. Une fois ordonné prêtre, Dominique Rimaz se frotte à l’humain, côté obscur. Et ce qu’il découvre est parfois très éloigné des voies du Seigneur. «Quand vous êtes habillé comme ça, les gens se confient à vous», explique l’abbé en désignant du doigt sa tenue. Très (trop) entier, très (trop) spontané, l’homme est une éponge émotionnelle, confirme un de ses ex-collègues. «Aujourd’hui, il y a des témoignages que je n’arrive pas à entendre. Je me les ramasse en plein ventre.» À l’époque, plusieurs victimes se confient à lui, une dizaine au total, dont «deux ou trois» étaient mineures au moment des faits. Trois prêtres sont concernés. L’abbé est bouleversé. «Un jour, une mère m’a dit: si on touche à mon enfant, je suis une lionne. Eh bien moi, si on fait du mal aux enfants du Bon Dieu, je deviens un lion.»

«Tout va péter»

En tant que responsable du Centre romand des vocations et doyen au Séminaire, il a alors déjà eu l’occasion d’organiser une réunion sur ces questions. «L’évêque de l’époque, Bernard Genoud, était très affecté par cette problématique. Un jour, il m’a appelé et il m’a dit: «Il faut que tu viennes, tout va péter.» C’était à la fin de 2007 et au début de 2008, aux prémices d’une médiatisation sans précédent. Un article publié dans la revue française «Golias» accuse alors l’évêché d’avoir acheté le silence de victimes d’abus sexuels. «J’ai raconté à l’évêque ce que je savais. Il m’a dit d’aller déposer ça devant un prêtre. J’ai répondu que je n’avais pas confiance. Alors il m’a demandé de le mettre par écrit. Je l’ai prévenu qu’un double devrait être envoyé à la Congrégation pour la doctrine de la foi, comme le préconisait un document de Ratzinger de 2001.»

Contacté à l’époque par le journal «Le Temps», Mgr Genoud confirmera l’existence de cette liste. Mais selon Dominique Rimaz, la missive ne reste pas confidentielle: elle est lue au sein du diocèse, où le prêtre s’attire les foudres de ses collègues. «À partir de ce moment, j’ai commencé à éprouver un grand stress.» Dans la foulée, l’abbé est mis en contact, par le biais d’une victime, avec la juge d’instruction qui enquête sur ces affaires. Elle aussi reçoit les noms. «On m’a beaucoup reproché de l’avoir fait.»

Comme plusieurs personnes en témoignent à l’interne, Bernard Genoud, décédé depuis, se recroqueville sous le poids des révélations. Très vite, l’évêché se met en position défensive et dénonce une presse vindicative. «J’essayais d’expliquer que le problème venait de l’intérieur, raconte Dominique Rimaz. Je m’accrochais aux mots de Benoît XVI sur la tolérance zéro, même si j’ai cru devenir fou. L’évêché était en retard par rapport au Vatican.»

Dominique Rimaz pense alors que sa démarche l’apaisera. Il n’en est rien. Comme le confirment deux de ses ex-collègues, l’homme est du genre «passionné» et peut se montrer colérique. Il a du reste été impliqué par deux fois dans des conflits de travail. «Ces histoires d’abus me rongeaient. J’étais comme une pile électrique. Je n’ai certes pas fait tout juste.» À la radio, le prêtre lit une lettre de l’évêque sans l’assentiment de ce dernier, selon un témoin de cette époque. Lui assure qu’il avait reçu l’autorisation et qu’il s’est fait avoir. «Suite à cela, j’ai eu l’interdiction de prendre la parole dans les médias. Peu de temps après, j’ai reçu un coup de fil de l’évêque. Il m’a dit: «Tu es trop précieux, il faut que tu ailles voir un psychiatre. Le comble de l’ironie.»

Rumeurs d’abus pédophiles

Persuadé que le problème ne vient pas de lui, l’abbé résiste. Mais des rumeurs d’abus pédophiles commencent à courir sur son propre compte. «J’ai été calomnié. On m’a vivement conseillé de quitter le diocèse. J’ai cru tout perdre. J’ai proposé à l’évêque d’aller étudier la communication à Rome. Il a fini par dire oui.» Depuis la capitale italienne, Dominique Rimaz ouvre un blog sur lequel il s’exprime sans censure. Malgré son implication auprès des victimes, il y défend le célibat obligatoire et affiche des opinions conservatrices. Mais dans un billet publié en 2010, l’abbé «manque de prudence» en dénonçant «entre les lignes» l’inaction de l’évêché, explique-t-il.

«J’ai été convoqué à Fribourg pour le lendemain. On m’a dit que ce que j’avais fait était grave. Et on a voulu de nouveau m’envoyer voir un psychiatre.» Conscient qu’il n’est pas encore temps de revenir, Dominique Rimaz part pour les États-Unis, où il restera jusqu’à la nomination de Charles Morerod comme évêque, en 2011. Il est aujourd’hui prêtre auxiliaire à la cathédrale de Fribourg et aumônier dans les hôpitaux. L’abbé assure que les cas qu’il a dénoncés à l’époque ont été «réglés. Il y a encore du travail au sein de l’Église, mais dans mon diocèse, tout a changé. J’ai à nouveau confiance.»

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