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Lorsqu’une personne adulte a été agressée, nous entendons parfois des réflexions quelques peu curieuses: “c’était avec un adulte, et je ne peux pas sanctionner”. A l’écoute des victimes, une personne majeure abusée ressent très douloureusement l’agression.

Jean-Marc Sauvé Président de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) a reçu plus de 5 000 appels depuis un an. Parmi les victimes, une part importante de personnes majeures, victimes d’abus spirituel.

entretien

Lecture en 2 min. La Croix

« L’abus sexuel sur des personnes majeures a sa perversité propre »
Jean-Marc Sauvé dans son bureau à la Cité internationale universitaire de Paris, le 5 février 2019. Lorraine Turci/La Croix

Le 3 juin 2019, la commission que vous présidez lançait un appel à témoignages. Semble émerger la situation particulière de personnes majeures victimes d’agressions sexuelles.

Jean-Marc Sauvé : Notre travail est loin d’être achevé. Nous sommes au milieu du gué et la commission porte à ce stade plus de questions que de certitudes. Ce qui n’empêche pas certains constats : l’appel visait à recueillir le témoignage des personnes victimes mineures mais aussi des personnes vulnérables majeures qui, dans un rapport d’autorité, d’emprise, de direction de conscience ou d’accompagnement spirituel, ont été engagées dans une relation à caractère sexuel non librement consentie. À ce jour, après avoir reçu plusieurs milliers de témoignages, 12 à 13 % des signalements émanent de personnes majeures au moment des faits. Les majeurs restent une claire minorité.

L’appel de la Ciase a-t-il été l’occasion de sortir du silence pour ces victimes ?

J.-M. S : La victime persiste parfois longtemps dans le silence, parce que la souffrance est trop forte, parce que l’évidence de l’abus a mis du temps à s’imposer, parce qu’un sentiment injustifié de culpabilité a pu se faire jour. Comme les règles de prescription sont beaucoup plus strictes pour les majeurs, il n’y a guère de recours utiles devant la justice. La souffrance du majeur victime d’abus sexuel est spécifique et elle comporte une dimension particulière d’abus de conscience et d’abus spirituel.

Que pouvez-vous dire de ces victimes majeures ?

J.-M. S : Il y a parmi elles une nette majorité de femmes. Parmi les victimes, certaines ont appartenu – parfois appartiennent encore – au clergé ou à des communautés religieuses. D’autre part, pratiquement un tiers étaient des séminaristes et religieux en formation, ce qui jette une lumière très particulière sur ces victimes.

Comment expliquer la grande vulnérabilité de ces adultes ?

J.-M. S : Certains se trouvaient plus vulnérables parce qu’il y avait un rapport de confiance envers un religieux, un professeur de séminaire, un accompagnateur. Si l’abus sur mineur procède de la chosification du corps de l’enfant et s’inscrit clairement dans le cadre d’un abus d’autorité aggravé par la figure sacrée du prêtre, l’abus sur personne majeure a sa perversité propre qui combine des éléments d’abus d’autorité, mais aussi des formes sophistiquées d’abus de conscience. Les abus sur majeurs, plus encore que la pédocriminalité, s’inscrivent bien dans le diagnostic que fait le pape François dans la Lettre au peuple de Dieu dénonçant la trilogie « abus d’autorité et de conscience, abus spirituel, abus sexuel ».

Peut-on identifier les formes que prennent ces abus ?

J.-M. S : Il est aussi très troublant de voir à quel point la spiritualité et l’Écriture ont pu être dévoyées pour développer une stratégie de prédation et assouvir des pulsions à caractère sexuel, en utilisant le Cantique des Cantiques par exemple, ou l’idée plus ou moins exprimée que la loi commune ne s’appliquerait pas à des élus ou à une élite spirituelle, ou encore une dénaturation grossière du culte marial…

On dénombre des victimes majeures au sein des congrégations : est-ce un facteur de risque ?

J.-M. S : Je ne considère pas du tout la communauté comme suspecte par principe. La question est de savoir comment des abus à caractère personnel ont pu devenir systémiques : dès lors qu’il assume une fonction hiérarchique importante, un abuseur peut favoriser l’émergence d’un système d’abus, a fortiori s’il est fondateur. Dans l’Église comme dans toute société humaine, les positions de pouvoir et de responsabilités peuvent être dénaturées et devenir abusives. D’où l’importance du choix des supérieurs, de la limitation des pouvoirs, de la limitation de la durée des mandats, des mécanismes internes de régulation. Les communautés nouvelles, par définition, ne peuvent pas avoir accumulé les trésors d’expérience, de sagesse des familles spirituelles issues de saint Benoît, saint Dominique ou saint Ignace. Mais ni le clergé diocésain ni les ordres dits historiques n’ont été à l’abri de dérives.

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